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A Drill Story : la musique comme moyen d'évolution

Updated: Mar 20

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Bien que la UK Drill se soit popularisée à une vitesse exponentielle sur le plan international ces derniers mois, il peut être important de rappeler que ce genre est toujours au centre d’un grand nombre de controverses au Royaume-Uni. En effet, les lyrics sans filtre et particulièrement évocatrices du problème de knifecrime auquel fait face l’Angleterre depuis plusieurs années ne sont en aucun cas bien perçues des forces de l’ordre.


A l’occasion de la sortie du documentaire Defending Digga D, disponible sur BBC 3 et qui suit le jeune rappeur, à peine sorti d’une peine de 15 mois de prison, dans sa poursuite d’une carrière musicale à succès, il est intéressant de se pencher sur le rapport qui lie le succès apporté par la musique au contexte qui a donné naissance à la drill. C’est précisément cette opposition que mettait Headie One en avant à travers sa mixtape Music X Road : d’un côté le rap et de l’autre les antécédents de l’artiste. Cette division est cependant parfois floue du fait de la difficulté de progresser hors de certains milieux. L’accent est toutefois mis sur l’évolution, chose que louera d’ailleurs Skepta, figure emblématique de la scène Grime et que l’on retrouve également en feat sur le projet.



L’idée d’évolution, ou du moins de volonté de progresser, est au cœur du mouvement drill en Angleterre. Cependant, la mauvaise publicité qui entoure le genre ainsi que les passés dont les artistes peinent à se libérer mettent cela à mal, particulièrement avec le regard porté par la police: les forces de l'ordre voient dans la drill une incitation à la haine et à la violence. La criminalité dans les quartiers les plus défavorisés du pays est en effet devenu un réel problème, comme en témoigne l’explosion du nombre d’attaques à l’arme blanche ces dernières années. Les textes drill ayant pour marque de fabrique de retranscrire cette réalité et sa violence, on voit bien ici le problème face auquel se trouve la police.


Cela dit, les mesures de censures prisent à l’encontre de certains artistes relèvent du contresens le plus complet. C’est le cas pour Digga D, tête d’affiche du genre, qui s’est vu forcé de soumettre ses textes aux forces de l’ordre au moins 24h avant leur publication afin que celles-ci puissent déterminer si le rappeur à le droit de sortir sa musique.


Ce genre de contrôle extrêmement ferme sur la carrière musicale d’artistes drill sur la base de condamnations antérieures pouvait notamment déjà être observé aux alentours de 2017 avec le groupe 67, originaire de Brixton Hills au sud de Londres. Dans ce cas précis, la police interdisait les concerts du groupe, et avait même été jusqu’à interdire Scribz, membre du collectif, de faire de la musique pour une période de 2 ans suite à une condamnation car celui-ci était vu comme un « danger pour le public ». Lorsque l’on sait que, dans une ère dominée par le streaming, les concerts sont la principale source de revenus des artistes, on comprend à quel point les mesures intransigeantes de la police entravent toute transition vers une vie meilleure.





Dans le cas de Digga D, la police avait défendu le fait qu’il s’agissait là de remplir leur rôle, qui consiste à empêcher que des personnes se fassent tuer.


"We're not in the business of killing anyone's fun, we're not in the business of killing anyone's artistic expression - we are in the business of stopping people being killed." –
« Nous ne n’oeuvrons pas à gâcher l’ambiance pour quiconque, nous n’oeuvrons pas pour détruire l’expression artistique de qui que ce soit- nous oeuvrons à empêcher que des gens se fassent tuer. »


Pourtant, la "violence" de la drill est tirée de l’environnement au sein duquel les artistes ont évolué et non l’inverse. Bien que l’on puisse débattre de l’influence qu’ont certains rappeurs sur leur public, blâmer la musique parait ici presque dérisoire. Au contraire, on a souvent des phases qui vont à l’inverse de cela ; c’est le cas de Headie, qui précise sur Chanel qu’il ne compte pas glorifier cette vie.


I don’t glamourise jail/ Them lonely nights, they were shit


Par ailleurs, il a été établi que la situation actuelle de crise dans certains milieux est due, comme souvent dans ce genre de cas, à une diminution des dépenses publiques dans une variété de secteurs.


Plus encore, le succès en tant qu’artiste est une potentielle manière d’échapper à ces violences - la musique peut changer le sort de certains en les soustrayant à une vie autrement ponctuée par des passages en prison. Le rap et ce qui l’entoure doit bel et bien être vu comme une porte de sortie de cette vie, et non comme une manière d’empirer la situation. C’est le cas par exemple pour 67, dont les membres affirment à présent avoir laissé leur passé derrière eux, chose qui a été permise par le succès de la drill et en dépit des actions des forces de l’ordre. C’est aussi ce que soutient Digga D dans une interview donnée à la BBC : le rap est capable de transformer le futur en quelque chose de positif.


"people have a past. It's just about moving away from it and having a positive future."
"Les gens ont tous un passé. Il s’agit de s’en détacher et d’avoir un avenir positif"


Le fait que des mouvements comme la drill et plus anciennement la grime ont beaucoup à apporté est également souligné dans une série documentaire YouTube intitulée Together We Rise présentée par GRM Daily. Les 5 épisodes retracent l’histoire du média britannique, et montrent bien que le milieu de rap en général peut avoir un impact extrêmement positif. A travers différents témoignages d’artistes, on comprend l’importance de s’exprimer pour ceux-ci, mais surtout à quel point la musique peut donner un nouveau souffle à certaines communautés mises en marge par le système britannique.




Néanmoins, la justice anglaise semble vouloir s’opposer à l’évolution des artistes, ce qui rend délicats toute controverse ou tout procès autour de la drill. La complexité de cette question est parfaitement retranscrite dans l’introduction de l’album Music, Trial and Trauma de Loski, autre figure pionnière de la drill UK, où la voix off d’une journaliste explique un procès au cœur duquel l’artiste se trouve :


« (…) Many are confused by the timing of this all, as Loski’s career was taking off before this controversy. Is he a criminal gang member or is his crime not cutting ties with people he grew up with? The trial has taken on new importance within the black community in light of race relations and the accepted, unconscious bias that black people experience in society on a whole. Leaders are calling for disenfranchised youth to be listened to and understood. Drill is the music of today’s youth, and this is a drill story.”

Cette voix off souligne avec exactitude une grande partie des problèmes qui entourent la drill au Royaume Uni : des procès qui arrivent à des moments clés de la carrière musicale des rappeurs, le reproche que la police fait à ces mêmes rappeurs de continuer d’entretenir des liens avec les gens aux côtés desquels ils ont grandi, l’importance du problème de discrimination raciste institutionnalisée en Angleterre et enfin l’idée qu’on ne donne pas suffisamment la parole à une jeunesse mise en marge.


En somme, on peut mesurer l’étendue du rôle que joue la drill UK dans l’évolution des artistes hors de milieux violents à travers une autre phase de Loski.


And if I didn't go jail in '019 Then I woulda had a mil, that's facts"
"Et si je n’étais pas allé en prison en ‘019, j’aurais eu un mili, c’est réel" - Daily Duppy de Loski


On comprend donc encore une fois à quel point la drill pèse plus du côté positif de la balance. Ce genre, qui connait une véritable effervescence aujourd’hui, permet deux choses qui sont cruciales si l’on veut voir la situation s’améliorer réellement en Grande-Bretagne : premièrement donner la possibilité aux artistes d’évoluer et d’échapper à une violence qui est bien réelle, grâce aux bienfaits financiers apportés par une carrière à succès, mais aussi pourvoir la jeunesse dont parle l’intro du dernier album de Loski d’un moyen de s’exprimer et d'être entendue. La drill devrait donc être perçue comme une alternative, chose qui manque cruellement dans certains endroits du pays, la manière dont le genre est perçu par la police relevant d’une contre productivité affligeante. Bien que quelconque crime doit être sanctionné en accord avec la loi, il s’agirait encourager l’évolution des artistes lorsque c’est possible plutôt que d’entraver celle-ci.















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