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Review : Skuro G - Projet Mayhem


Skuro G - Projet Mayhem

Skuro : un vrai bonhomme avec un cœur éprouvé


Le 10 septembre 2021, Pistol Bronson sortait son très bon album Versatile : Deluxe sur lequel on peut retrouver les morceaux C’est Mieux Quand Il Pleut 2 et Silencieux en feat avec un artiste qui nous était jusque-là inconnu : Skuro.


Pistol Bronson - Versatile : Deluxe

Que ce soit pour sa présence, son écriture, ou ses qualités d’interprète, on s’est immédiatement intéressé à l’artiste, qui a par la suite confirmé son talent à nouveau sur le morceau Shook Ones Freestyle de Pistol Kid. La sortie de ce premier album intitulé Projet Mayhem était donc l’occasion pour Skuro de cristalliser son potentiel, et il nous semblait logique de revenir dessus. Mais avant d'entrer dans le vif du sujet, une courte présentation de Skuro G s’impose.


Plutôt discret, Skuro, a.k.a Skuro G, n’avait jusqu’alors pas encore sorti d’album, bien qu’il rap depuis des années. Originaire de Sens (89100), le rappeur est issu d’une famille de mélomanes. Son père est batteur, son frère est chanteur, et en baignant dans cet environnement où la musique était omniprésente, cela lui a permis de développer dès l’enfance une certaine sensibilité musicale. En ayant découvert très tôt des genres musicaux variés, il a développé une culture particulièrement large, et s’est focalisé sur le Rap à l’adolescence.

 

Skuro G

Il commence à rapper à l’âge de 14 ans, au départ simplement dans le but de faire des cypher avec ses potes. Progressivement, la musique devient une véritable drogue pour lui. Dès lors, il peaufine son écriture, sous l’influence de l’école Time Bomb, de La Cliqua, ou encore de Nubi pour ne citer qu’eux. Ces influences ont déteint sur son écriture, à la fois imagée, immersive et riche en références.


Skuro a appris à mixer et masteriser, ce qui lui permet d’avoir un contrôle total sur sa musique. Il mix également des sons pour Pistol Bronson et Pistol Kid en parallèle. A travers cette indépendance, il est totalement libre dans sa création.


Il fait partie du crew FLM, regroupant d’autres artistes avec des directions artistiques très éloignées. Il fait aussi partie du collectif Risky Boyz, comprenant Pistol Bronson, Pistol Kid, ainsi que des graphistes, des beatmakers… L’idée derrière ce collectif est d’intégrer un maximum de talents au service d’une structure indépendante unie.


Il prépare d’autres projets pour cette année, dont un album en commun avec un artiste proche qui doit sortir prochainement, et une mixtape qui devrait sortir d’ici la fin d’année.


Revenons maintenant à son premier album sorti le 7 avril dernier : Projet Mayhem.


Projet Mayhem


Projet Mayhem s’ouvre sur Abysses, une intro brutale et immersive qui permet au rappeur d’exploiter ses qualités d’écriture et techniques. Démarrant sur un riff de piano grave et pesant, la rythmique Trap particulièrement agressive articule parfaitement l’entrée en matière de l’artiste sur le morceau.


Extinction des feux j’m’introduis dans leur fente

Le premier morceau est révélateur du schéma de l’album, scindé en deux parties bien distinctes : une première purement egotrip, et une seconde plus introspective, où l’artiste évoque ses songes et ses doutes avec une véhémence qui lui est propre. Sur Abysses, ce changement d'ambiance est parfaitement illustré par le clip, où les couleurs disparaissent progressivement pour laisser place à des nuances de gris.

Les premières paroles du rappeur retranscrivent bien la personnalité qu’il dépeint tout au long de l’album : un homme humble et intègre, animé par une ambition immodérée. Il se présente avec sincérité en assumant ne pas être un gangster dés le départ, tout en contrebalançant avec un egotrip froid et acerbe appuyé par son timbre de voix grave, son assurance, et les images qu’il emploie.


Les vrais G's m’apprécient car je sais qui j’suis, Je sais qui j’suis mais surtout qui j’suis pas
J’leur fais peur comme un cane corso

Sur la fin du morceau, la mélodie change brusquement en devenant plus lente et légère, marquant un contraste intéressant avec la fougue, le ton grave et les propos du rappeur. Au fur et à mesure que l’atmosphère du morceau devient plus mélancolique, les pensées de Skuro s’assombrissent, faisant ainsi écho à la notion de dualité inhérente à l’album.


Les thèmes macabres ne font qu’hanter ta tête
Entre la vie et la mort il y aura pas de tête à tête
Le démon de l’argent fais qu’les hommes s’endettent

Sur La Guerre, le deuxième morceau, l’ambiance est similaire à celle de l’intro. Des notes graves et menaçantes nous immergent avec intensité dans l’univers obscur des deux artistes. Skuro a fait appel sur ce titre à Pistol Bronson, toujours froid et distant, qui livre un couplet agressif tout en conservant sa nonchalance habituelle dans le flow. Ce contraste entre nonchalance et mordant renvoie à l’une des influences majeures de ce dernier : le regretté Drakeo The Ruler.


La légende de Los Angeles figurait parmi les porte-étendards d’une scène qui s’est développé du côte californien ces cinq dernières années, et dont les artistes reprennent le flow à contre temps de la Bay Area, tout en étant violents et arrogants dans leurs propos, rythmés par un humour permanent. Une autre scène s’est réapproprié les influences de la Bay Area ces dernières années : Detroit. Des rappeurs comme Peezy, Icewear Vezzo, G.T., ou encore Babyface Ray pour ne citer qu’eux figurent parmi les références de cette scène en pleine effervescence à l’heure actuelle. La scène de Detroit figure aussi parmi les influences majeures de Pistol Bronson, qui reprend d’ailleurs sur ce morceau une phase de Babyface Ray issue du titre éponyme de son album Legend.


C’est moi l’meilleur j’suis arrogant, Bronson avant qu’il soit majeur, l’argent c’était sa carte d’identité
Why these n****s hatin' on me, 'cuz I'm in Y-3, Before I turned 21 that money was my ID

Babyface Ray - Legend
Babyface Ray - Legend

Le morceau est rythmé par une mélodie au piano particulièrement envoûtante, et qui se prête parfaitement à cet exercice purement egotrip où les fulgurances s’enchainent à un rythme frénétique. On ressent une facilité chez Skuro et Bronson, bien habitués à cet exercice.


Tu rêves pas d’argent, c’est que t’en as pas manqué, t’habites dans des recoins sombres, t’inquiète on va pas t’manquer

Le Secret dénote légèrement des deux premiers morceaux par son refrain mélodieux, avec cette boucle saccadée jouée au piano qui accentue la dimension grave et obscure du morceau. Véritable démonstration technique, Skuro balaie ses adversaires à travers un egotrip appuyé par des références et des images crues et brutales.


Bronson te dépèce et puis je m’en fais un cuir, c’est pas de l’egotrip c’est qu’une explication, j’me sens meilleur qu’eux c’est d’la démonstration
Chaque nouveauté c’est des nouveaux paliers, la concu va s’vautrer si elle essaie d’pallier, comment ça bas d’palier, j’veux mon propre palais, Mon public a du gout le reste manque de palais

Skuro marque une coupure avec Interlude OG, un morceau plus calme sur une production old school légère, où il mentionne de nombreuses références emblématiques des années 1980 et 1990 (Les Chevaliers du Zodiaque, Dragon Ball Z, Kareem Abdul-Jabbar et Michael Jackson), une période cruciale à laquelle l'artiste semble particulièrement attaché. Le morceau s’inscrit dans la continuité des précédents : de l’egotrip pur et imagé.


Un mode de vie d’ermite, sur mes pieds la fourrure d’hermine, j’suis un tonton flingueur poto j’extermine et j’ventile, Carré dans mes bay j’veux être connu comme le gars d’Malabar, j’ai mes lunettes quand j’travaille comme Kareem Abdul-Jabbar
Rappeur vénérable comme Vegeta ouais, j’te fais goûter un peu d’sauce et puis j’t’efface comme velleda, rimes inévitables t’as eu l’nez creux comme MJ si tu m’écoutais
Flow désarmant j’te bastonne FLM c’est ma bastion, J’suis un Chevalier du Zodiaque j’suis toujours prêt pour la baston
Tes MC's de bas étage vont devoir prendre l’escalier, du pe-ra j'suis l’allié, meneur de jeu pas ailier, l’objectif était de faire du cash avec le peu qu’on avait

Backshot se décompose en trois morceaux successifs. Un premier très aérien où Pistol Kid évoque son quotidien avec mélancolie tout en mettant l’accent sur sa loyauté et l’attachement qu’il ressent envers les siens.


Un second nettement plus mélodieux où Skuro se veut plus introspectif et évoque ses songes. L'argent continue d'occuper une place importante, et apparait comme l'une des principales motivations de l'artiste.


On est pas rassasiés, on met des sous d’coté, On cours après la maille on a des points d’côté, on court après nos failles on sait qu’on a merdé
Enfance tranquille quand tu grandis ça change, les planètes s’alignent faut qu’tu saisisses ta chance
Sans dénombrer les MC's qu’on démembre, le feu les brûle tous ils finiront en cendres
On travaille la nuit mais on dort pas le jour, la mort joue la montre comme un compte a rebours

Et un troisième où les deux artistes se retrouvent pour un banger sombre dans la pure tradition de l’egotrip.


Arrêt du cœur, on va t’dépecer, j’les connais par cœur, c’est que des pucelles
Fuck ton background, Bronson va t’mettre sur un t-shirt

Éclats marque un tournant dans l’album. Skuro délaisse l’egotrip pour évoquer ses pensées, ses souvenirs, son ambition, tout en insistant sur l’importance qu’il accorde à ses proches. Il martèle cette notion sur le refrain, et dépeint la fraternité comme un pansement venu panser les souffrances qu’il a traversé.


Les souvenirs deviennent amers, Oublier ça revient à mourir avec nous
Éclat d’obus dans mon cœur, j’ai qu’ma foi mes couilles et le respect des miens

Skuro se décrit sous un portrait ambivalent, où le travail, la foi, l’espoir et la motivation côtoient les douleurs et les peines. S’il est rongé par ses regrets et ses souffrances, ce sont elles aussi qui ont contribué à forger sa détermination et sa rigueur.


J’repense a mes relations passées, parfois nostalgique mais bon elles ont cessé, les raisons sont troubles et c’est peut-être ça l’pire, le regret nous ronge donc le moral replonge
Mes frères sont mes frères c’est pour ça que j’partage
Même si l’homme se relève le cœur restera abîmé

Avec sincérité, il se dévoilé sur ses déboires et ses travers avec un débit de voix plus lent, tout en continuant d’évoquer ses ambitions, le tout sur une production apaisante rythmée par des notes de piano mélodieuses alliées à des basses puissantes.


Dieu seul connait l’chemin on s’remet entre ses mains, On mène des vies d’pécheurs sans penser au lendemain
Passion s’conjugue avec besoin, j’apprend à l’apprendre chaque jour que Dieu fait, en attendant j’gratte en joignant les deux mains

A partir du deuxième couplet, Skuro monte en intensité et martèle son acharnement avec la même véhémence.


L’homme a créé napalme, dorée sera ma palme, j’veux m’la dorer à Cannes
L’espoir nourrit les hommes, l’envie nous fera tous crever, moi c’est l’écran que j’vise, je t’assure que j’vais l’crever, j’côtoie les abysses mais j’veux pas y plonger

32°F clôt l’album sur un beat évolutif s’ouvrant avec une voix féminine en fond accentuant la dimension aérienne et brumeuse du morceau, et qui se dynamise brusquement avec le drop des basses. Le titre du morceau symbolise bien sa froideur, dans l'esthétique comme dans les propos, 32 degrés Fahrenheit étant le point de congélation de l'eau selon cette échelle de température. Cette outro vient donc marquer un parallèle avec l'intro Abysses.


Amour, peines gravées dans la pierre, quand l’espoir laisse place aux songes amers
Les pensées sont noires, censées s’évader dans des songes éternels, j’perd la vision ouais j’suis comme aveuglé

L’album se clôt sur une phase forte qui illustre bien l’acharnement et la passion du rappeur.


Jusqu’à mon décès tout pour la musique !

Projet Mayhem est un premier jet réussi, et constitue une carte de visite relativement complète de Skuro. Les morceaux s’enchaînent habilement, et suivent un fil rouge bien précis, au cours duquel Skuro nous immerge progressivement dans une réalité crue et cinglante, après avoir exploité ses qualités techniques sur des morceaux egotrip en amont. Juste avant que l’album sorte, Skuro a d’ailleurs sorti un excellent freestyle sur une production d’Alchemist (pour un morceau de Deen Burbigo issu d’une compilation Red Bull en collaboration avec le producteur californien) pour venir réaffirmer ses qualités techniques.




La notion de dualité entre les différentes facettes de l’artiste, à la fois rongé par son passé et motivé dans ses projets artistiques, permet une introduction complète à ses qualités de rappeurs dans des registres très éloignés, à la fois énergiques et egotrip sur la première partie, et plus lents et introspectifs sur la deuxième partie. Bien qu’il demeure dans sa zone de confort sur ce projet, l’artiste tend à s’ouvrir à des sonorités plus vastes, ses influences sont multiples et ne se cantonnent pas à un registre, et on espère qu’il exploitera cette versatilité au mieux à l’avenir en variant davantage dans ses choix de production.


L’intention de Projet Mayhem est d’évoquer l’ambivalence entre le bien et le mal en chacun de nous, une thématique illustrée par la cover où l’artiste tente de se mettre un coup de hache à lui-même. Cette intention est parfaitement retranscrite à travers les thèmes qui sont récurrents sur l’album, comme la notion de loyauté qui est scandée tout au long du projet, l’argent, l’acharnement ou encore l’intégrité, et participent à son fil conducteur.


C’est très prometteur pour un premier album d’être aussi cohérent dans son ensemble, de la pochette aux thèmes abordés en passant par le soin apporté à l'esthétique des clips. On espère que Skuro parviendra à se renouveler et concrétisera davantage sur les projets à venir, et pour patienter, on vous laisse checker son freestyle brûlant sur le classique Life de Freeway et Beanie Sigel.



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