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Review: Novelist X Shailan // Heat


Il y a maintenant à peine plus d’un an, les MCs londoniens Novelist et Shailan ont dévoilé un EP collaboratif intitulé Heat, qui, malgré une exposition limitée, a tout à fait sa place parmi la liste des sorties outre-manche les plus marquantes de l'année 2020.


Novelist et Shailan évoluent tous deux au sein de la scène Grime de la capitale britannique depuis maintenant plusieurs années, l'un appartenant à la seconde génération d'artistes Grime ayant gagné en exposition avec la résurgence du genre aux alentours de 2014 et l'autre étant originaire de Meridian Walk, un estate de Tottenham particulièrement marqué par le mouvement: c'est en effet là que sévissent des crews et MCs à l'image de Boy Better Know ou encore President T à compter de l'orée des 2000s.

Bien que Novelist n'ait jamais jouit d'un statut de tête d'affiche, le natif de Lewisham au Sud de Londres est actif depuis maintenant plus de dix ans, et peut être considéré comme un réel pilier de la scène, notamment grâce à sa capacité à mettre en avant des messages forts au travers de sa musique. C'est par exemple chose manifeste sur un des morceaux qui l'a fait connaître, "Stop Killing the Mandem" , ou plus généralement sur son premier album "Novelist Guy", sans aucun doute l'un des meilleurs projets Grime de ces dernières années, nominé au Mercury Prize de 2018. On se doit toutefois de ne pas limiter le MC à ce genre précis, ce dernier puisant son inspiration d'une large palette de sonorités: à titre d'exemple, "Inferno", EP dont la sortie précède celle de Heat , porte la marque du Memphis Horrorcore.


De gauche à droite: Novelist et Shailan


Shailan, quant à lui, dispose d’une discographie sensiblement moins fournie que celle de son comparse, et a fait le choix de ne jamais réellement s’ouvrir au-delà de son estate natal. Cette volonté de rester hermétique à des influences externes correspond d’ailleurs à la posture adoptée par la Tracksuit Mafia, à laquelle le rappeur appartient et qu’il mentionne fréquemment dans ses textes. En effet, ce mouvement, initié par le défunt Lukey Maxwell, un ami proche de Skepta (le morceau du MC en hommage à son ami doit d’ailleurs être le plus touchant de sa discographie), promeut un retour aux sources pour les artistes britanniques en réaction à l’américanisation de leur scène, en encourageant ces derniers à porter des survêtements par opposition à des habits de créateurs. Cet uniforme Grime sera le symbole d'une prise de conscience des MCs de l'époque, qui comprennent être en mesure de réussir tout en restant authentiques- ces derniers explicitent ainsi leur refus de se conformer à des codes qui ne sont pas les leurs, et font le choix d'embrasser pleinement leur identité londonienne.


Yeah, I used to wear Gucci / Put it all in the bin 'cause that's not me - Skepta, That's Not Me

Shailan est d'ailleurs assez proche de Skepta, ce dernier étant également originaire de Meridian Walk : les MCs ont collaboré sur le morceau "Stay With It" de Risky Roadz sur lequel on retrouve également Suspect, et le MC issu de BBK a fait appel à Shailan pour la campagne de promotion de ses sneakers en collaboration avec Nike, des Air Max 97 renommées "SK Air".



Novelist ayant lui aussi travaillé avec Skepta- on le retrouve notamment sur le second track de son l’album "Konnichiwa"- on voit à quel point lui et Shailan ont évolué en parallèle et au sein de la même scène, même si Novelist à été bien plus actif ces dernières années. En prenant également en compte le fait que les deux artistes ont privilégié une certaine intégrité à un succès mainstream, la collaboration qui a donné lieu à Heat apparait des plus naturelles. Pour l'anecdote, le projet aurait été majoritairement produit, enregistré et mixé de nuit dans la BMW de Nov', garée dans le quartier de Shailan.


Le fruit de cette collaboration est donc un EP de six titres pour une durée totale d'écoute d'environ vingt minutes, sorti le 3 avril 2020.


Tout d’abord, Heat est en grande partie inspiré du thriller du même nom sorti en 1995. Signé Michael Mann, c'est un véritable classique des films de braquage au casting d'exception, avec Al Pacino, Robert de Niro, Val Kilmer ou Natalie Portman pour ne citer que quelques uns des acteurs à l'affiche. La capacité des protagonistes à transparaître comme authentiques, la minutie avec laquelle les moindres détails y sont incorporés et les scènes d'action d'anthologie, sans compter le suspense insoutenable qui y règne, en font un film réellement captivant -loin des blockbusters contemporains- , ce qui explique non seulement son succès critique dès sa sortie, mais aussi son statut préservé 25 ans plus tard.


L'hommage rendu au film se traduit tout d’abord dans l’esthétique, la cover reprenant les même codes visuels que le thriller, que ce soit en utilisant la même police d'écriture que sur l’affiche ou en reproduisant la lueure bleutée que l’on retrouve dans certains passages.


Heat, 1995


Ensuite, on a également des ressemblances dans les sonorités explorées par les deux artistes, avec les atmosphères aériennes et planantes qui rythment l’EP ou encore à travers les notes de synthé nous rappelant la BO à l’ambiance mystérieuse et froide de Heat.



Peu avant la sortie du projet, Novelist avait d'ailleurs rappelé que Heat compte parmi ses films favoris, et avait indiqué que l'on retrouverait des influences Synthwave des 80s, Memphis des 90s, Rap UK ou encore Grime à travers l'EP.


Ainsi, Heat s’ouvre sur un track éponyme parfaitement représentatif des éléments précédemment cités: on y retrouve une atmosphère éthérée et mystérieuse grâce à une production de Novelist, sur laquelle les deux MCs posent avec un flow calme et cadencé. Comme dans le film, on retrouve ici un grand nombre de phases enclines à être citées, les artistes insistant sur la mentalité qui les différencie du reste de l'industrie musicale. L’accent est mis sur leur volonté de rester authentiques, et sur l’importance d'atteindre leurs objectifs en restant droits et discrets.


I don’t step in no Gazettes, tracksuit ting with nike creps (tracksuit mafia)

I can tell if you’re fake or real, I can see right through don’t need no lense

I’m gettin’ money and I know who’s who/ why you want me to notice you ?

C’est également l’occasion pour Novelist de faire référence au sens de "heat" dans l’oeuvre de Michael Mann, qui renvoie à la menace que représente l’action des forces de l’ordre pour De Niro et son équipe.


When the heat comes you ain’t gonna firm nothing

Si l’intro conserve un ton relativement froid et mystérieux, la majorité des autres tracks du projet mettent en avant des ambiances sensiblement plus douces. La transition vers ces sonorités s’articule avec le second morceau, « Night and Day », dont la prod signée Trooh Hippi -qui a également produit un track du dernier album de Giggs et qui est connu pour ses morceaux accrocheurs- se distingue avec sa mélodie légère couplée à des violons en fond, à laquelle s’ajoute la delivery quelque peu morose de Shailan, seul sur ce morceau. L’ambiance est ici nettement moins inquiétante que sur « Heat », mais reste tout de même marquée par un fort sentiment de mélancolie.


On retrouve une construction similaire pour le reste des sons qui composent l’EP, avec des productions entre légèreté et mélancolie, sur lesquelles Shailan garde un flow portant la marque des épreuves que le rappeur a pu traverser. On note d’ailleurs que le second son ou l’artiste de Meridian Walk n’est pas accompagné de Novelist (ce dernier se contentant d’y assumer le rôle de producteur), « Direction » est distinctement plus froid que ceux où Novelist est présent au micro. C’est là un élément qui différencie les deux artistes sur le projet : bien que tous deux soient caractérisés par une attitude calme et détachée, Novelist fait preuve d’une plus grande assurance, et son exécution nonchalante est à mettre en lien avec son humilité, une valeur centrale à sa musique.


Ainsi, on remarque une énergie particulièrement élévatrice sur « With Us », où c’est au tour de Novelist de poser seul. C’est également l’unique morceau du projet accompagné de visuels, dévoilés il y a à peine un mois. Le clip permet entre autres d’exacerber l’allégresse qui se dégage du track, déjà exprimée d’une part à travers la performance du natif de Lewisham mais également à travers le beat aérien et chaleureux de SusTrapperazzi.



On comprend donc comment les sons regroupant les deux artistes concilient ces ambiances distinctes, le beat servant également souvent de pont entre les deux. L’exemple parfait en est « Myself », où Prem, producteur avec qui Novelist a travaillé à de nombreuses reprises, livre une production à BPM rapide des plus vaporeuses.


De gauche à droite: Prem, SusTrapperazzi et Trooh Hippi


Pour ce qui est des mentalités de nos deux MCs mises en avant dans l’EP, on remarque que ce sont le reflet parfait des exécutions respectives de ces derniers, tant dans la manière dont elles s’articulent que dans les atmosphères et sentiments qui s’en dégagent.


En effet, l’écriture de l’originaire de Tottenham est marquée par une volonté de trouver son chemin, et de se détacher d’un passé qui ne cesse de le rattraper : les différentes démêlées de Shailan avec la justice l’ont beaucoup freiné dans sa progression, et l’artiste est tiraillé entre d’un côté sa vie on road et d’un autre la musique. Cette idée apparait clairement à travers la capacité de ce dernier à alterner entre des phases dépeignant la dure réalité des estates londoniens et l’évolution à laquelle il aspire, parfois même sans réelle transition.


And we don’t aim at arms and legs, so the doc can’t fix that mess - Heat

Making money off music now, but I still gotta move this weight / from London town where the sky is grey, but I still find my way – Night and Day

Still get involved and do the most, don’t need no shank I’m lucid / Bro told me stop all your madness focus on your music – Night and Day

I’ve been tryna find my way, can’t be sitting still - Myself

Cette difficulté à se défaire complètement de ses antécédents entraine une certaine lassitude chez le rappeur, que l’auditeur ressent à travers la mélancolie qui émane de certains de ses couplets, comme vu ci-dessus. On remarque toutefois que cette notion se trouve contrebalancée par l’importance qu’accorde Shailan au travail, ce dernier insistant à plusieurs reprises sur l’acharnement dont il fait preuve.


All I know is putting in work, I ain’t got time to chill - Myself

Par contraste, Novelist adopte un ton nettement plus sûr de lui, et semble avoir trouvé un certain équilibre. En effet, que ce soit dans ses textes ou ses diverses interviews, l’artiste fait preuve d’une assurance marquée, et ce sans pour autant manquer d’humilité. Se posant toujours la question de l’impact que peut avoir sa musique, le natif du sud de Londres tient à inspirer les gens ayant un parcours similaire au sien à s’extraire de leurs situations, comme il le rappelle lors de sa participation récente au podcast « Who We Be Talks ». Dans Heat, cette notion se traduit notamment par une volonté d’interrompre le cycle des violences de gang.


I was thinking about taking this n*****’s life, then I had to stop myself / Because, I wouldn’t want to get dropped myself - Myself

Got money, and I got respect for n****s that wanted me dead – With Us

Cela dit, Novelist est passé par des épreuves douloureuses au même titre que son comparse, et ne se retient pas de mentionner certains des passages les plus sombres de sa vie, comme la perte de proches.


Si le MC parvient à avoir autant de distance par rapport à la réalité lugubre des quartiers comme celui qui l’a vu grandir, c’est en partie grâce à sa foi, élément central à sa musique lui procurant les valeurs clés de sa mentalité. Bien que cet élément soit moins mentionné sur l’EP que sur son premier album par exemple, on en retrouve la marque à quelques reprises.


But I don’t want to carry that guilt inside when I answer to God myself / But if I gotta answer to God myself, Imma to God myself (I will) – Myself

Si nos deux artistes expriment des sentiments assez différents l’un de l’autre, ils partagent tout de même une certaine mentalité : comme on a pu le voir à travers leurs parcours respectifs, tous deux placent leur volonté de demeurer autosuffisants et authentiques au centre de leur art, et l’importance de ces deux notions est martelée à travers l’EP.


Still catch me chillin’ in ends, with my guys breakin’ bread – Shailan, Heat

They told me that they had my back ‘til I clocked I got myself – Novelist, Myself

It was just me and I, can’t forget myself – Shailan, Myself

Could’ve signed from time but I wanna see most cause why would I rob myself? (some mils) - Novelist, Myself

Il peut d’ailleurs être intéressant de noter que Novelist a monté son propre label en 2016, « MMYEAH RECORDS ». Le MC avait, à cette occasion, expliqué au média britannique NME à quel point avoir sa propre structure lui tenait à cœur, non seulement du fait de la liberté que cela impliquerait, mais aussi en raison de son désir de donner des opportunités aux gens autour de lui. On retrouve bien évidemment la même primordialité accordée à l’indépendance chez Shailan avec son appartenance au mouvement Tracksuit Mafia.


L’EP parvient à son terme avec « 30 Seconds Flat », une clôture douce et planante où, hormis l’intro, chacun de nos deux artistes se contente de répéter une même phase, « Tracksuit Mafia » pour Shailan et « Rollin’ by myself ‘cause I don’t trust nobody else » pour Nov’. On retrouve ici production aérienne du natif du sud de Londres qui, agrémentée de notes de flûte, contribue au sentiment de quiétude qui se dégage de cette outro, dont la simplicité créé un effet de decrescendo concluant Heat en toute fluidité.



En conclusion, on a avec Heat un EP qui, malgré le fait qu’il soit quelque peu passé sous le radar, est une réussite sur une multitude de points. En puisant leur inspiration de l’œuvre de Michael Mann, Novelist et Shailan livrent un projet extrêmement cohérent dont le format concis nous plonge dans un univers froid et aérien, rendant l’écoute parfaitement fluide. Cette homogénéité résulte en partie de la qualité des productions choisies : on ne peut en effet que saluer le travail de Trooh Hippi, Sus Trapperazi, Prem et Nov’, qui parviennent à donner au projet une esthétique distincte sans pour autant tomber dans la répétition.


L’EP se distingue également comme une collaboration remarquablement efficace, Novelist et Shailan y étant parfaitement complémentaires - on retrouve d’un côté la mélancolie et la froideur de Shailan, qui rend compte de la difficulté d’échapper à la dure réalité des estates londoniens et d’effectuer une transition complète vers la musique, et de l’autre l’assurance de Novelist, dont la sagesse et l’énergie apportent un côté plus chaleureux au projet. On retrouve ainsi un réel équilibre, également servi par le fait que les deux MCs partagent des valeurs similaires, l’authenticité, l’humilité et l’indépendance étant explicitement mis en avant à travers l’EP.


En ce qui concerne Shailan, Heat fait tout simplement déplorer à l’auditeur à quel point sa discographie est rapide à résumer : le rappeur s’y illustre réellement, autant dans l’attitude que dans l’écriture ou les flows. On n’a malheureusement eu le droit qu’à quelques collaborations entre notre artiste et le rappeur Hustla C depuis la sortie de Heat, et il ne semble pas y avoir de projet solo de prévu pour le futur proche.


Quoi qu’il en soit, on ne peut, à l’écoute d’un tel projet, qu’espérer la réussite des artistes derrière sa conception, nos deux MCs étant parvenus à livrer un EP d’une efficacité impressionnante, non seulement du fait de la collaboration organique qui lui a donné lieu mais aussi grâce à sa direction artistique précise. On note d’ailleurs que la plupart des EPs dévoilés par Novelist depuis « Novelist Guy » suivent cette même recette, et sont la preuve de la versatilité du MC : de la Grime qui l’a fait connaître avec « Reload King » à l’EP de prods « Quantum Leap » (dont le vinyle a d’ailleurs été dévoilé en collaboration avec Billionaire Boys Club), le natif de Lewisham a fait preuve d’une aisance remarquable à passer d’un registre à l’autre ces dernières années, et ce sans pour autant abandonner sa propre identité.


Se faisant bien moins discret que son comparse de Meridian Walk, Novelist a d’ailleurs récemment annoncé l’arrivée de son second album qui, on le présume, saura une fois de plus consolider le statut de pilier de ce dernier au sein de la scène londonienne. Bien que, comme expliqué ci-dessus, une sortie de Shailan est pour le moment improbable, on ne peut qu’espérer que nos deux artistes rencontreront le succès qu’ils méritent dans le futur, Heat étant la preuve de leurs talents respectifs.

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