• SLASHER

Review: Central Cee // Wild West


Le 12 mars dernier, le londonien Central Cee a dévoilé sa mixtape Wild West, qui vient succéder à son premier EP intitulé CS Vol. 1.


Ce nouveau projet arrive à un moment charnière pour l'artiste, dans la mesure où il succède à ses nombreux singles à succès sortis ces derniers mois, et lui ayant permis de gagner grandement en visibilité, que ce soient Loading, Molly ou Day In The Life. Avec ce dernier, l’artiste a opéré un léger virage artistique, en ayant décidé de coupler les mélodies douces et aériennes qu’il affectionne tant à de puissantes rythmiques Drill Uk, un changement qui lui a permis de s’ouvrir à un public bien plus large qu’auparavant, notamment grâce à l’expansion du genre ces dernières années.

Résultat : ses 7 derniers clips ont tous atteint le million de vues, Loading en tête avec plus de 26 millions de vues suivi par Day In The Life avec plus de 14 millions de vues.

L’artiste a affuté son style sans que cela paraisse forcé, ayant toujours affectionné le rap brut et technique sans fioritures, ce virage semble tout naturel, et sa faculté à s’adapter à une ambivalence d’ambiance comme en témoignent les singles qui ont suivi (Pinging et Commitment Issues) - où l’artiste s’essaie à des registres différents en réussissant à s’adapter à la production avec facilité – en fait l’un des espoirs les plus prometteurs de sa génération.

Qu’il s’agisse d’être accrocheur dans les refrains, fluide et varié dans ses placements, de toucher par son écriture introspective, ou d’exceller dans l’insolence de son égotrip, le londonien n’a jamais défailli sur ses sorties. Cette régularité ne pouvait présager que du bon pour cette mixtape composée de 14 titres, sans aucun featuring, lui permettant d’exploiter et de prouver sa versatilité au mieux sans se reposer sur la visibilité que pourraient lui apporter certains feats (qu’il peut désormais s’offrir), en somme se faire seul sans devoir son succès à personne, mais grâce à une consistance dans le travail qui se situe au centre de sa musique et de son écriture. Un bref retour sur ce projet s’impose.

6 For 6 nous immerge dans l’univers doux et mélodieux du rappeur. Dès l’intro du projet, le rappeur revient sur ses nombreux accomplissements récents, et les conséquences qui en découlent : le revers du succès. La notion de ce succès récemment atteint est parfaitement reflétée par la production à la mélodie douce et aérienne signée Okami202, Seyon et Young Chencs, et se ponctuant par un clavier grave et sévère contrastant avec les chœurs de voix entendus en intro. Central y évoque donc les retournements de veste de certains proches l’ayant délaissé, du fait de son changement de statut.


Bad B's, they curved the kid/Back then when I weren't so lit, now I'm lit, they're pissed - 6 For 6

L’artiste excelle toujours autant dans sa façon de décrire l’environnement qui l’a façonné. Il revient sur les complications auxquelles il a été confronté tout en mentionnant les activités par lesquelles sont passés ses proches pour tenter d’échapper à leur condition, un but auquel il parviendra lui par la musique et ses shows.


My bro's in the field, not volleying balls/Sold cocaine, and molly, and all - 6 For 6
The jakеs on us and they pray we slip Said "fuck school" and I broke the law - 6 For 6
They're talkin' shit and it makes me sick I said "fuck school" and it made mе rich - 6 For 6

Il appuie en particulier sur l’idée de s’être fait tout seul, sans rien devoir à personne, à force de persévérance et d’acharnement (bien qu’il ait été aidé par le fait de baigner dans la musique dès son plus jeune âge grâce à son père et sa même passion pour la culture hip-hop).


I'm charged, I'll do what I need to do but I won't suck ass - Fraud

Malgré les critiques qu’il a pu subir, il a toujours su garder confiance dans son hustle, et on ressent chez lui l’importance de représenter l’ouest londonien, une notion évoquée à travers le titre de la mixtape et sa typographie empruntée à celle de la marque Trapstar London, une marque emblématique de l’ouest de la capitale britannique, et avec laquelle il a collaboré à l’occasion de ce projet pour une collection à l'effigie de Wild West. Son flow sévère et incisif appuie sa détermination et la notion de persévérance qui se dégage de cette intro.


Put in the work for years for this, this ain't no coincidence I did have to take them trips - 6 For 6
They're hating I'm really unfazed (Ha ha) Don't test my patience - 6 For 6
Half of the hood did show man love, it's bait that the rest are hating - 6 For 6
They used to sleep on my ting, put in the work and I keep on grinding - Pinging

Fraud nous plonge dans une ambiance mélancolique et harmonieuse, appuyée par la mélodie envoûtante jouée aux cordes et le sample emprunté au son Jamming de Bob Marley. Le ton de la production se mêle parfaitement à l’écriture introspective du rappeur, qui revient sur les activités de fraudes par lesquelles il est passé afin d’accéder au mode de vie qu’il a finalement atteint grâce à la musique, ce qui a notamment été rendu possible grâce au succès du single Loading, s’étant hissé très haut dans les charts Uk dès sa sortie, un essor de visibilité sur lequel le londonien a très vite capitalisé avec la sortie des singles qui ont suivi.

Fresh out the trap, my song just charted, ain't even started, I'm not in my bag - Fraud
Oh lard, I trap but it ain't that smart cah bro done half an M of fraud/Get bun in the name of trust, I'm too paranoid, can't drop my guard - Fraud
More time I'm emotionless, it's been a while now since I bussed a tear - Fraud


Pinging (6 Figures) change brutalement d’ambiance, à travers sa mélodie aux sonorités asiatiques, et sa rythmique explosive, un registre qui n’est pas étranger au rappeur, qui excelle dans la brutalité de ses placements, et dégage une impression de facilité extrême. Le titre est évocateur des effets dus aux drogues qu’il avait l’habitude de vendre en soirée, l’expression pinging décrit le high ressenti sous l’influence de drogues puissantes comme la kétamine, la cocaïne ou la MDMA. On retrouve cette même idée sur le morceau qui suit : The Bag.


Sellin' them party drugs, I'm the one that got the party pinging - Pinging
I'm the reason the party tun, when the party done, they'll call for Xans – The Bag
Selling them party drugs/I'm the one that got the party turnt – Day In The Life

Par ailleurs, « 6 figures » désigne l’avance qui lui a été proposée par un label, une somme à six chiffres à laquelle il s’est fermement opposé dans son désir de rester indépendant et de ne rien devoir à personne, ce qui renvoie à cette même notion d’incorruptibilité évoquée tout au long du projet et qui se situe au centre de son écriture. S’il a réalisé ses premiers gros scores sur des clips postés sur la chaîne GRM Daily, Central Cee upload désormais ses clips sur sa propre chaîne, une volonté qui s’inscrit dans la continuité de cette idée.


Take that risk and go independant, I just turned down six figures - Pinging
Got my cake up, I paid it straight up, I defo don't need co-signing - Pinging
Million streams, I'm independent, I have to let that be known – Dun Deal
They're showin' me love right now but if I was broke they'd probably switch it - Pinging


Sur la production plus douce et mélodieuse de The Bag, Central Cee se compare à ses détracteurs du net par le biais d’un egotrip réussi, en évoquant leur manque de courage flagrant. Quand ces derniers concentrent leur énergie sur la critique et autres futilités, le rappeur travaille d’arrache-pied pour gagner sa vie sans se préoccuper d’eux et en restant axé sur ses objectifs.


You wanna know where the ladies at I wanna know where the lacag (money) at - The Bag
You're chattin’ 'bout man like a bitch, I don't like that shit, that's the sign of a snitch - Xmas Eve
Why they moving provocative on the 'net ? In the flesh, they're the opposite - Xmas Eve

On retrouve fréquemment ce type de phases dans l’écriture du londonien, qui pointe du doigts le manque d’objectifs propre à certains, préférant dédier leurs moyens à des choses superficielles pour eux-mêmes ou leurs copines, sans se soucier des proches qui comptent réellement pour eux, une idée qu’on retrouve à nouveau sur le morceau qui suit : Day In The Life.


Your dad left home from young And you ain't done shit for your mum, ah man, ah man How are you relying on man like gyal ? - Day In The Life

Sur ce morceau, le premier à avoir marqué un changement dans les sonorités adoptées par le rappeur, ce dernier revient sur son mode de vie de trappeur, en continuant d’attacher une importance toute particulière à l’authenticité.


Day in the life/Let's see if you really trap/Turn off the autotune/Let's hear how you really rap - Day In The Life
Everyone got PTSD, how come everyone now sip on lean ? - Day In The Life

Avec Dun Deal, l’artiste conserve son arrogance marquée dans l’egotrip en continuant d’évoquer la richesse à laquelle il aspire, tout en mentionnant des inspirations comme Stormzy ou MoStack.


Fuck the jewels you rock, I need the same watch that Stormzy's got – Dun Deal

La prod à la fois hypnotique et puissante se marie bien à la persévérance qui ressort de son écriture, où le rapport obsessionnel du londonien à l’argent et son attachement à l’indépendance et à l’intégrité sont une fois de plus mentionnés.


I'm beefin' the devil himself 'cause I don't wanna sell my soul I don't wanna speak on the phone if it ain't making me dough – Dun Deal
You coulda done what I done but you ain't on what I'm on In the trap tryna double it up but you ain't on what I'm on – Dun Deal
I'm sick of the trap, I'm watching my back, I'm praying I don't go jail – Dun Deal

La mélodie plus aérienne sur Commitment Issues illustre bien l’atmosphère teintée de romance qui caractérise ce morceau, étayée par les voix féminines pitchées en fond. Le rappeur y revient sur ses relations en amour, et les efforts qu’il a dévoués pour tenter d’arranger les choses malgré les complications liées à ces mêmes activités qui lui permettent de faire plaisir à sa copine.


I got commitment issues but I'm tryna fix that for you/if I can't afford that bag that you want then I would lick that for you, you, huh - Commitment Issues
Me and her just argue daily, she knows that I trap so her marge don't rate me/When I don't text back, I ain't with a yat, I'm in the bando, baby - Commitment Issues

Il évoque aussi les disputes liées à sa difficulté à avouer ses sentiments, et à son statut de rappeur, que ce soient à travers ses phases sur les hoes, ou les femmes qu’il attire du fait de son ascension dans la musique, ce qui à tendance à le lasser comme on peut l’entendre sur Loading.


Every time that I rap 'bout hoes, I know that you hate those lyrics - Commitment Issues
Twenty bags on trainers, think I'm famous, I got a lot of hoes though lately - Commitment Issues
I fucked bare hoes and they ain't all that I'm missing their call and I won't phone back It's time that I find me a wife - Loading


Cette même notion de détachement vis-à-vis de ses relations amoureuses au profit de son travail dans la musique, ou dans la rue par le passé, est bien exprimée sur Sex Money Drugs, le morceau qui suit.


I coulda been laid up with shorty, fuck it, the grind more important Told her "I'm in the stu all night, hold tight, I'll reply in the morning" - Sex Money Drugs

Central Cee privilégie ses efforts afin de parvenir au succès dont il a toujours rêvé – vivre un quotidien digne d’un film - afin d’échapper à l’environnement hostile gangrené par la drogue et le crime qui a forgé chez lui ce même acharnement responsable de ses distances avec les choses plus superficielles.


Part of the dream, success, not greed Obsessed with progress, I been rock bottom, you don't wanna... - Sex Money Drugs
Where I'm from, no hope, when they can't cope, they turn to dope Where I'm from, you learn to trap before you're allowed to smoke - Sex Money Drugs

Sur le neuvième morceau du projet, Ruby, Central dépeint ce même environnement à travers le storytelling de personnages fictifs - Ruby sur le premier couplet, et Jack sur le second - un monde froid où l’on se fait vieux avant l’âge, et où les crimes, les pertes et les drogues détruisent la population, et forgent paradoxalement chez eux leur caractère et leur foi inébranlable.


Ruby as cold as ice, what she's been through in her life ain't right/Mum and dad the addicted type, she was in care by the age of five - Ruby
Jack's as cold as ice, he's lost his mum and most his guys/Way too young but holding knives, he'll do that crime with no disguise – Ruby
We're forced to grow up quick in the hood that I live in, it ain't no kidding - Hate it or luv it

A travers ce procédé d’écriture, Central dépeint la réalité glaçante de son quartier - bien éloignée de ce qui est montré par les médias locaux - et où les difficultés endurées créent une solidarité et une certaine force chez ceux qui y grandissent.


The roads as cold as ice, you're not from here, you won't know what it's like/TV shows don't show what it's like, I've seen it with my own two eyes - Ruby
On my side, we're all the same, my hood don't discriminate - Ruby
Grew in a detrimental place, deteriorating your mental state It's all good 'cause we still kept faith - Ruby

La mélodie nostalgique empruntée au morceau Cold As Ice du groupe de rock mi britannique mi américain Foreigner, également samplé sur le titre classique du même nom du groupe M.O.P, illustre parfaitement l’ambiance du morceau, et est par la même occasion évocateur du goût du rappeur pour les samples doux et nostalgiques, ici parfaitement judicieux avec le thème abordé. Central se montre toujours aussi talentueux à travers sa verve, et son amour pour le rap sans fioritures, éloigné des standards actuels où les lyrics ont tendance à être allégés pour être catchy.



Tout au long de la mixtape, le londonien témoigne de son amour pour le rap avec lequel il a grandi, les clins d’oeil sont nombreux, que ce soient à Stormzy, MoStack, ou encore Fifty et The Game sur Hate It Or Luv It, le morceau qui suit, dont il reprend une partie du refrain.


Hate it or love it, the underdogs on top - Hate It Or Luv It

Sur Xmas Eve, il revient sur tous les efforts qu’il a pu fournir afin de se soustraire à sa situation modeste, que ce soit à travers des activités illicites, ou sa musique. Quoi qu’il en soit, peu importe ses activités, Central tient à préciser que c’est sa détermination qui lui a permis d’accéder au statut qu’il occupe actuellement.


Cee on repeat, I'm too determined - Xmas Eve
I get up and grind, you get up, get high You wake and bake, I’m awake and working - Xmas Eve

Lors du morceau suivant, Tension, le rappeur revient sur les difficultés endurées par le passé et les tensions qu’elles ont engendrées chez lui, tout en évoquant les plaisirs de son nouveau train de vie venus apaiser ces mêmes tensions, que ce soient les marques de luxe ou les plats qu’il peut à présent s’offrir, une thématique qu’on retrouve sur Loading.


Some days, dinner, Nutella and bread, nowadays, it's tagliatelle - Tension
Envy, pree my Givenchy, they didn't think that I had it in me – Tension
Finer things in life, I'd buy (Okay) Wanna wine and dine, that's fine If we go uptown, gotta hold that (Whoosh) Wanna fly Dubai tonight? Lastminute.com, I'll book that flight - Loading

La production hypnotique et aérienne signée Bkay et Lovelife, appuyée par la douceur de sa mélodie, se veut contradictoire avec les tensions mentionnées par l’artiste, donnant l’impression qu’elles appartiennent désormais au passé maintenant qu’il a pu s’affranchir des activités auxquelles il a pu se prêter par le passé afin de s’en sortir. Par ailleurs, il revient sur la jalousie survenue au sein de son propre entourage à la suite de ce même succès qui attise la haine de ceux qui lui étaient proches quand il n’avait rien.


They showed me love when my belly was empty, bare red eye, now they jelly, they envy – Tension
I got friends from day that don't embrace It's a shame that they hate Guess it come with the fame, that's a weird trait – Gangbiz
Thеy don't wanna see me in my bag, they're pissed that I keep on winning- Pinging


Gangbiz suit le même ton emprunté par le morceau précédent, et conclue ainsi le projet sur une note plus personnelle, une outro à la prod émotionnelle (signée Young Chencs et Seyon) où il se confie sur son enfance compliquée où le manque d’argent se faisait durement ressentir, l’incitant à commettre ses premiers délits pour accéder à ce que ses parents ne pouvaient pas lui offrir.


Three little boys, we were struggling bad Start juggling crack for the stuff we didn't have - Gangbiz

Sur le deuxième couplet, le rappeur adopte un flow plus mélodieux, se prêtant judicieusement aux peines évoquées, qu’elles soient liées aux tensions engendrées par le succès, ou a des choses plus personnelles, comme la séparation de ses parents, un évènement brutal qui a beaucoup affecté l'artiste.


Things don't tend to go my way I made some bands but the pain stayed - Gangbiz

En somme, avec Wild West, Central Cee affirme pour de bon sa facilité à apprêter son style afin épouser une vaste palette d’ambiances, malgré le fait qu’elles soient constamment dominées par des rythmiques Drill Uk. Bien que le projet ait été annoncé comme une mixtape, la frontière avec le format album est floue tant l’artiste a réussi à construire une cohérence tout du long à travers ses lyrics, une même ligne directrice axée autour de la notion de progression et d’élévation, qui paraît tout à fait instinctive et non réfléchie.


Par ailleurs, les beatmakers ont réalisé un travail remarquable sur les sonorités et le choix des samples, un éclectisme qui permet une efficacité certaine.


Le rappeur originaire de Ladbroke Grove se livre davantage sur son passé, tout en revenant fréquemment sur son succès récent et ce qui en découle, un contraste marqué qu’il aborde avec sincérité, et qui se veut touchant. En persistant dans le travail, Central a réalisé un excellent démarrage (deuxième place des charts Uk), une réussite qui n’est certainement pas due au hasard.


Finally here, I came up from a gram/Sat in the bando, came up with a plan - Gangbiz


98 views0 comments

Recent Posts

See All