• SLASHER

Review : Afro S // DLO (Dans L'Ombre)

Updated: Mar 20


Nous allons aujourd’hui revenir sur Afro S, et son dernier projet « DLO », pour « Dans L’ombre», sorti le 16 octobre dernier.


Afro S est un rappeur sénégalais originaire de Dakar. Il appartient au collectif 667, au sein duquel il se démarque à travers sa versatilité et ses mélodies accrocheuses. Il débute le rap fin 2000’s/début 2010s, à l’instar des autres membres du collectif.


Afro sort en 2015 son premier EP « MTL Sessions », deux titres en collaboration avec Café Con Leyti, qui a notamment collaboré avec Sobek Le Zini sur le banger « Billets Violets » sorti cet été. Il sort deux années plus tard son premier projet « R.D.L.Y. » (pour Regarde Dans Les Yeux), une mixtape de 8 titres, où il démontre déjà une grande facilité à s’essayer à des sonorités différentes. On le retrouve la même année sur la mixtape « 66.7 Radio » de la LDO, sur le track « Gangster & Gentleman ».

Il apparait en 2016 sur Fu Shit, aux côtés de Freeze Corleone sur la tape de ce dernier "Vieilles Merdes Vol. 2".


Afro S affine sa solution sur sa seconde mixtape « ALRDB » (pour À la recherche du bandeau) sortie en 2018, plus aboutie et maitrisée que la précédente. Lyricalement, Afro continue d’y exploiter les thèmes sur lesquels il a l’habitude d’écrire : il exprime fréquemment sa marginalité dans la scène rap et son rejet des « fake », notamment à travers des images et des comparaisons fortes qui viennent appuyer son egotrip, et évoque également beaucoup le travail, la modestie, l’intégrité, ses relations amicales et amoureuses, ainsi que la volonté de réussir et d’hisser les siens en haut. En effet, l’artiste accorde une place très importante à son entourage, qu’il soit musical ou plus personnel, et à son impact sur ses motivations, son parcours, ses objectifs… A ce propos, le morceau « Secte» présent sur la mixtape est entièrement dédié au 667.

« S/o ma clique, s/o ma team, à jamais au-dessus d’ces fake » - Secte

La discrétion compte également beaucoup aux yeux d’Afro S, il évoque fréquemment sa volonté de rester discret, humble et vrai, et va jusqu’à placer un extrait du film L’associé du diable à ce propos.


« Sois pas sûr de toi comme ça petit, même si t’es le meilleur, n’attire jamais l’attention sur toi c’est une erreur mon ami. Il faut que tu apprennes à te faire humble, le mec inoffensif que personne ne regarde. » - Continu

Toujours en 2018, il fait une apparition remarquée sur le morceau « Cheeze khali$$ », présent sur le projet « Le Rep Vol. 2 » de Slim C.

En 2020, il sort la série de freestyles « Cartouche », 6 freestyles puissants et incisifs, tous clippés, venus faire patienter avant la sortie de son dernier projet en date : « DLO ».

On retrouve sur ce projet 9 morceaux, dont des feats avec Sobek Le Zini, Kaki Santana et Freeze Corleone, des artistes tous proches d’Afro S, qui reste donc fidèle au collectif avec lequel il s’est fait connaitre. « Woo », le morceau en collaboration avec Kaki Santana, est l’unique single sorti pour teaser l’album.



Le projet s’ouvre sur l’excellent "DNA", un banger à la production agressive et à la rythmique effrénée, signée Hozay Beats (producteur de Shotta Flow 3 de NLE Choppa entre autres), également présent sur WOO. Afro S y délivre un égotrip puissant, et revient sur sa soif d’argent, ainsi que sur son entourage et son caractère essentiel à ses yeux, des thématiques exploitées tout au long du projet, à l’instar de ses mixtapes précédentes où, lyricalement, la discrétion et le travail ont toujours primé sur l’apparence et la facilité.


« J'arrive en balistique, la monnaie qui me canalise nеgga/Faire du biff en bazin riche, c'еst ça le deal »

« On marche de la sorte, que des frères pas d'amis“

« J'donne pas mon cul pour le biff mais met pas ton nez dans mes bizz/Fuck fame, on suit le plan toujours de base »

« Tous les jours au charbon j'pense aux sous, ma gueule/Tu fais l'sourd comme si t'es saoul mais t'es pas fou, ma gueule » - Monte à bord

« Tu m’connais pas j’ai toujours été discret […] Ramène les billets, j’veux juste monétizer » - Monétizer

Par ailleurs, il exprime sur DNA sa singularité et celle de son collectif dans la scène rap francophone, vis-à-vis de laquelle il reste distant. Afro S attache beaucoup d’importance à l’intégrité, et cela passe notamment par une critique acerbe des artistes fake. Il s’en prend indirectement aux artistes plus exposés, qui ne méritent pas toujours ce succès, et qui effectuent certaines concessions sur leurs directions artistiques afin d’y avoir accès. Cette honnêteté dans l’écriture, ainsi que sa singularité et sa marginalité vis-à-vis des autres artistes, étaient également beaucoup abordées sur sa mixtape ALRDB.


« C'est tous des acteurs, pourraient tous passer au VMA/Vrai n****, c'est pas d'ma faute, c'est dans mon DNA »

« tu fais que sucer, tu suis la direction du vent »

« J’regarde le Rap Game, c’est la crise comme en Grèce/A ma table que des Boss, il faut qu’tout l’monde s’engraisse/Tu peux pas stopper l’plan, ils voudraient m’empêcher d’encaisse » - Bless

« Si t’es pas ekip, tu peux pas chiller dans le piège » - KKK

« Fais c’que j’dis j’ai qu’une parole, si j’la donne c’est pas pour R/Vrai sur l’beat c’est pas pour plaire » - Focus

L’artiste évoque également les trahisons qu’il a pu subir en amitié, une thématique qui revient elle aussi fréquemment sur l’EP.


« Sur la langue, un gout amer restant des épreuves de la vie/Car beaucoup m'ont tourné l'dos quand j'étais tout seul dans le merde »

Sur "La R", la production aux sonorités métalliques signée Bij (producteur pour Sobek Le Zini sur Le Necronomicon entre autres), est encore plus sombre et austère que l’introduction. En étant très espacée, elle permet à Afro S de tenter beaucoup de variations dans le flow, et vient appuyer son egotrip percutant et l’aspect déterminé qui en ressort. Le morceau s’illustre dès les premières écoutes comme l’un des plus efficaces du projet.


« J'suis débrouillard j'suis pas un bandit/Obsance mon petit/T'y arriveras pas s'tu fais le Gandhi »

« Chaque jour la même préfère les billets que la fête/J'vois les problèmes venir t’inquiète pour ça j'ai le flair/Tous les jours rempli la feuille mais tous les jours vesqui la flemme/J'arrive à fond dans le virage pendant qu'tu freines »

Cette notion de détermination est très présente dans son écriture, comme c’était notamment le cas sur sa mixtape précédente. L’argent occupe une place prédominante dans ses propos, et figure parmi ses principales motivations dans le rap.


« Jamais sommeil, j'ai l'bifton en guise de sonnerie » - Nino Brown

« J’attends pas qu’ça tombe du ciel, mais pas besoin de piston n****/Autour, gros y’a aucun fake, depuis petit j’ai la vision n**** » - KKK

« J’te raconte ma vie j’raconte pas des mythos/Si l’frigo est vide j’dois me lever plus tôt » - Focus

« Faire du biff n*****, plein de plans dans la tête/Tout est calculé, médicale est la verte/J’ai le flow j’ai l’juice, les trois chiffres sur l’tee-shirt » - Mr Ice Cream Man


Le troisième track du projet, « Ligne de Mire », est un banger entêtant et fluide exécuté avec précision aux côtés de Sobek le Zini. Le rappeur et producteur dakarois extrêmement proche du collectif 667 a, rappelons-le, dévoilé cet été l’excellent projet introspectif « Le Nécronomicon ». L’EP de 14 titres révèle l’affinité de Sobek le Zini pour le genre horrifique, revient sur le parcours et la vie de l’artiste, et a permis de quelque peu mettre en lumière le talent de ce dernier. L’alchimie entre les deux rappeurs se ressent d’ailleurs dès la première écoute et est renforcée par l’accent mis ici sur la mentalité que les deux artistes semblent partager.


« J'vendrais pas mon âme même si les loups demandent le prix »

« Confiance en personne a n'importe quel moment on peut t'la mettre »

« Que du taff pour les fafs, focus sur le bizz »

« Eh tu d'vrais faire belek aux signatures et au contrats »

« On sait que ton rap est factice/ n**** et qu'avec Satan tu pactises »

Bien que la volonté de réussir soit omniprésente, ce but ne doit pas être atteint à tout prix : les notions d’indépendance et de mérite sont les conditions posées. Cette idée pousse donc les deux artistes à conserver leur singularité et leur indépendance afin de rester vrais et fidèles à eux-mêmes, quitte à évoluer en marge de l’industrie du rap.


Sur « Tomber », la production est plus légère et mélodieuse, mais reste relativement sombre sur les couplets, dans lesquels Afro S se veut plus intimiste dans l’écriture. Il évoque dans ce morceau l’importance de son entourage ainsi que ses addictions aux drogues, et insiste une fois de plus sur l’attention particulière qu’il porte à ses principes.


« S/o Freeze dans le traffic on vesqui les A-D/Gang shit s o Blacky »

« Leané dans le vaisseau sur la nichecor comme au Karting/Et j'm'arrête pas tant qu'jai pas le GLE sur le parking »

« J'suis d'vant son boule/J'mets une claque je fais un vœux/D'rester vrai jusqu'à la fin »

« Dans l'impasse tu sais qui est real/Dans la merde tu sais qui est fake/L'hypocrisie n'a pas de limites/Dans le trou j'avais pas d'visites ouais »

« J'peux compter que sur la famille/Ma mère ma meilleure amie/Plus jamais j'veux la voir souffrir, j'ralentis sur le cannabis »

Ce track se distingue comme l’un des plus forts émotionnellement sur le projet.


Comme l’indique le titre, le morceau « Tout seul » est l’occasion pour Afro S d’affirmer une nouvelle fois sa marginalité. Le rappeur explicite son souhait de se détacher de la masse, particulièrement sur le plan de la réussite ; tandis que la majorité des gens tendent vers une réussite construite en comparaison avec autrui, Afro entend parvenir à ses objectifs selon des conditions qui lui sont propres. Plutôt que de s’attarder sur l’avis des autres, l’artiste fait prévaloir le travail acharné qu’il effectue de son côté.


« Laisse-les parler c'est que des phrases »

« J'fais pas la course donc pas d'retard »

« Compter sur personne/ On va s'faire tout seul boy »

Cependant, la solitude, permettant principalement d’évoluer de manière indépendante, résulte parfois également de la consommation de drogues, qui ont tendances à renforcer ce sentiment d’isolement.


« J'crois bien qu'j'suis accro a cette merde/ J't'assure qu'y a rien à envier »

« La porte du succès résiste/ beaucoup d'problèmes c'est avec la verte que j'médite »

La notion de réclusion qui donne son nom au morceau est d’ailleurs mise en avant par le ton mélodieux ainsi qu’à travers les notes de guitares présentes sur la production.


Le septième track, « Woo », compte sans aucun doute parmi les bangers du projet. Kaki Santana, autre membre du 667 également basé à Dakar figure en featuring, et semble représenter le choix idéal pour ce morceau aux sonorités drill. En effet, celui-ci à fait ses preuves à multiples reprises sur ce genre attirant depuis plusieurs mois de plus en plus d’engouement au sein de la scène rap francophone. On retient notamment le projet « REP Pop Smoke (OBS Smoke) » en hommage à Pop Smoke, décédé en février dernier, où Kaki Santana s’approprie avec maîtrise et facilité la drill, le tout pour un résultat addictif. Le visuel livré pour accompagner le morceau s’inscrit également parfaitement dans l’esthétique drill, et pourrait même être perçu comme une itération Dakaroise d’un clip new-yorkais. Le morceau est aussi l’occasion pour les rappeurs d’user des codes très précis de ce genre pour revenir sur leurs activités illicites et sur l’importance du travail pour réussir.


« No limit, OBS, aucune pitié pour les opps/ Faut du biff, fort, dans la ville visser les tox’ »

« C'est réel, c'est pas des films, on taffait pendant qu'tu chill »

« J'fais des missions pour des billets et y a la mort sous mes pieds »


S’étant écoulé plus de quatre ans depuis le dernier morceau réunissant Freeze Corleone et Afro S, Nino Brown était naturellement l’un des morceaux les plus attendus de ce projet. On y retrouve une production signée Ocho et Flem, avec des sonorités métalliques, qui lui donnent un côté froid et envoûtant, venant parfaitement accompagner le passe passe entre Afro et le Professeur Chen. Les deux artistes usent, comme à leur habitude, de leur écriture extrêmement imagée pour rappeler l’assurance avec laquelle ils perçoivent leur ascension ainsi que leur supériorité dans le milieu du rap. Cette attitude confiante est transmise à travers un égotrip puissant ainsi qu’avec la production au rythme effréné. La figure de Nino Brown, protagoniste principal du film « New Jack City », leader d’un gang influent à Harlem lors de l’épidémie de crack de New York, sert également de modèle à Afro S en termes d’attitude froide mais réfléchie.


"Peur de personne, respecte tout l'monde, Nino Brown"

"J'regarde le jeu et sincèrement, j'trouve qu'ils sont some weak/Saveur de haine, j'recherche la concu', appelle-moi John Wick"

"On reçoit pas les S.O.S, Premier League, t'es en MLS/À grande vitesse, passe les rapports, v'-esqui, j'les laisse en PLS"

"Charbonner à s'en casser l'dos, pendant qu'on taffe, tu faisais le beau/V'-esqui les fakes, les bitchs, négro, j'coupe ta bitch, j'la passe au bro"

"Ça va les pendre donc j'prends d'la corde, on les baise même sans la com'/Chen Zen, Afro S, sniper en HOF"

« Matrix », l’outro, clôt le projet sur une production beaucoup plus douce et aérienne, dont la mélancolie se marie au texte relativement introspectif, dans lequel Afro revient sur ses motivations et son authenticité.


« Pas d’fake dans ma team/Pour briller faut qu’tu trimes »

« Pour l’instant c’est calme, bientôt pull up dans une Porsche/Quand on arrive, faut prendre ce biff c’est pas des lol »

Trouve-moi capuché dans le hood, pas besoin d’jouer de rôle/Non j’suis pas là pour la frime »

En conclusion, « DLO » d’Afro S convainc sur deux plans majeurs. Tout d’abord, ce projet représente l’ascencion du rappeur à un nouveau niveau - on constate une réelle évolution depuis ses premiers projets, notamment avec une ligne directrice plus épurée qui symbolise l’achèvement d’une quête d’identité musicale, présenté sous la forme d’un projet extrêmement cohérent et abouti. Si certains ont pu ressentir qu’Afro S se « cherchait » sur ses précédents projets, il semble à présent s’être trouvé. « DLO » constitue en effet un excellent équilibre entre les sonorités plus mélodieuses voire expérimentales explorées par l’artiste notamment sur « ALRDB » et la récente montée en puissance du rappeur à travers la série « Cartouche ». Celui-ci parait en effet avoir réussi à tirer le meilleur de ces différents univers pour livrer un EP très efficace. Le format concis du projet permet également une réelle clarté dans la forme.


Deuxièmement, cette même clarté permet à Afro S de livrer un projet qui précise ce qui est au cœur de sa musique, autrement dit le partage d’une mentalité qui est caractéristique du collectif 667. En effet, bien qu’on trouve au sein du groupe de rappeurs une large palette d’identités musicales, les membre de la secte partagent tous des valeurs similaires, et promeuvent une mentalité qui les différencie du reste de la scène rap. Ainsi, des notions telles l’authenticité, l’humilité, le travail et le mérite sont clés. C’est là toute la dualité du collectif, qui parait placer la réussite comme but ultime mais qui se refuse toutefois à prendre certains raccourcis par principe. C’est d’ailleurs cette volonté de faire prévaloir l’intégrité qui pousse le 667 à garder ses distances avec le paysage rap et à évoluer en marge de celui-ci. C’est exactement ce que rappelle Afro S en annotant les paroles de « Woo » sur rap Genius :


« Pour rappel, l'un des crédos les plus important aux yeux des membre de la LDO est de rester intègre, ne pas renier leurs principes et surtout, ne jamais vendre son âme (aux maisons de disque, au Diable...) »

« DLO » apparait alors presque comme un guide des valeurs défendues par le Mangemort Squad, en martelant l’importance de rester vrai et de se donner les moyens de réussir sans concessions, c’est-à-dire en fournissant le travail nécessaire.


Note : ⭐⭐⭐⭐








32 views0 comments

Recent Posts

See All