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Freeze Corleone face à la polémique

Updated: Dec 9, 2020


Depuis quelques jours maintenant, Freeze Corleone fait l’objet d’une polémique sans précédent dans le rap français. Après l’hebdomadaire Valeurs Actuelles il y a de cela plus d’une semaine, ça sera au tour de la LICRA- la Ligue Internationale Contre le Racisme et l’Antisémitisme- de s’attaquer publiquement au rappeur par le bais d’un tweet jeudi dernier, soit moins d’une semaine après la sortie du premier album de ce dernier. En présentant un concentré confus de plusieurs citations du rappeur sous la forme d’un montage vidéo, l’association accuse ce dernier d’« antisémitisme, de complotisme, d’apologie d’Hitler, du IIIe Reich et du terroriste Mollah Omar », et appelle à la censure ainsi qu’au boycott immédiat de l’artiste. Le tweet sera ensuite relayé en pleine nuit par Gérald Darmanin, ministre de l’intérieur du gouvernement LREM, qui dira tout mettre en œuvre avec son ministère pour engager des poursuites contre Freeze Corleone. L’indignation et la surprise du public du rappeur face à des condamnations aussi catégoriques se fera ensuite fortement ressentir sur Twitter, et un communiqué de presse de l’Assemblée Nationale fera son apparition, le tout dans un laps de temps extrêmement réduit. Ce document, réunissant un nombre important de signatures, inclut comme accusations envers l’artiste une vidéo « antisémite et négationniste » ainsi qu’une apologie du nazisme et du terrorisme.


La crédibilité de ces accusations peut toutefois être sérieusement remise en question de par le manque flagrant de sérieux et de recherche sur lesquels celles-ci se basent. Tout d’abord, il ne semble pas avoir eu de recherches sur les textes du rappeur au-delà du tweet de la LICRA ; que ce soit les différents ministres ayant réagi à l’affaire ou l’AN, on remarque que ceux-ci se sont appuyés uniquement sur les propos de l’association qui, bien qu’elle soit principalement financée par l’état à l’aide de subventions, demeure une ONG. Plus encore, le « clip » contre lequel le communiqué de presse s’insurge n’existe pas réellement- les signataires ont pris le montage exécuté par la LICRA, comprenant des citations soigneusement sélectionnées et coupées dans le but d’étayer leur propos, comme vidéo officielle d’une musique de Freeze Corleone. Même le ministre de la Justice, M. Dupont-Moretti, affirme baser sa prise de position sur le visionnage de ce « clip » lors de son discours devant les députés.


Le contraste entre la gravité des accusations proférées envers Freeze Corleone et l’absence complète de véritable recherche laisse donc perplexe quant au fondement de celles-ci.


En se penchant également sur le lynchage médiatique dont le rappeur a fait l’objet ces derniers jours, on remarque une problématique similaire : un propos souvent diffamatoire et sans la moindre considération de la présomption d’innocence devant normalement être appliquée, ainsi que des informations au mieux incomplètes sinon erronées. Le rappeur se fera notamment appeler « Fritz Corleone » dans le journal télévisé le « 12:45 » lorsque l’on voudra revenir sur « l’apologie du nazisme » dénoncée par la LICRA. Autre exemple, un rapprochement fallacieux bien qu’indirect sera également fait entre la religion de l’artiste et la polémique sur LCI, avec la mention d’un Islam « très particulier » mélangeant diverses références « dans un melting-pot très très bizarre ». La journaliste ira même jusqu’à affirmer que c’est cette religion uniquement qui réunit le groupe de rappeurs 667 dont Freeze Corleone est issu. Bien que l’Islam joue un rôle relativement important dans le collectif, ce qui unit ses membres est surtout leurs années de lycée passées ensemble à Dakar, surtout si l’on prend en compte la présence d’un membre tel que Dubble G Killuavi, blasphémateur notoire dans ses textes comme le rappellera Rifa Samb, autre rappeur faisant partie du collectif, sur les réseaux sociaux dans la même journée. L’acharnement médiatique continuera ensuite dans l’émission TPMP, diffusée sur C8, où la chroniqueuse Valérie Benaïm ira jusqu’à exclamer « je lui dit dans les yeux, tu n’es qu’une merde » en parlant du rappeur, alors que celle-ci avait exprimé son soutien le plus entier envers Mila, adolescente de 16 ans ayant fait l’objet d’une polémique suite à des propos islamophobes tenus sur les réseaux sociaux.


Plus globalement, l’hypocrisie dont ont fait preuve la majorité des acteurs clés de la sphère rap, dont Skyrock et Universal Music Group (UMG) face à cette polémique est flagrante, comme le rappelle un article du journal Libération, qui tient tout de même à condamner les textes du rappeur. On aura un exemple supplémentaire de ce manège déloyal de la part des grandes entreprises du milieu de la musique lorsque la plateforme de téléchargement Deezer décidera de retirer de son catalogue deux des musiques dont des extraits figuraient dans la vidéo de la LICRA. Bien que le compte officiel de Deezer France choisira de justifier cette censure par des décisions « prises par le Comité d’Éthique », les morceaux en question figuraient sur la plateforme depuis novembre 2018, et ce sans avoir suscité la moindre remise en question jusqu’à maintenant.


Il est cependant important de rappeler que les textes de Freeze Corleone sont souvent choquants, et l’artiste a, au fil des ans, fait de la provocation une de ses marques de fabrique. Il faut toutefois garder en tête que cette violence dans l’écriture ne se limite pas à des propos pouvant blesser la communauté juive ; à prendre ses rimes littéralement, on pourrait aller jusqu’à taxer le rappeur de négrophobe. En effet, sa discographie comporte des punchlines comme

« on les fouette comme des négriers »

ou encore

« j’en ai marre d’tous ces n****s comme un suprémaciste blanc ».

Il est ici manifeste que relayer des termes et idées en apparence profondément racistes ou tout simplement choquantes est partie intègre du procédé d’écriture de l’artiste, qui s’en sert ici pour imager son propos avec violence. En prenant compte des origines sénégalaises du rappeur, il est évident que celui-ci ne prône pas une hiérarchisation sous forme de races de la société qui placerait l’homme blanc au-dessus du reste, surtout si l'on se base sur l'engagement de ce dernier pour le mouvement Black Lives Matter. Il explicite d’ailleurs également dans le morceau F.F.O

« nique un nazi s/o Prince ».

Le rappeur appelle également à prendre ses rimes « avec des pincettes » dans son dernier album, LMF. En prenant connaissance de tous ces éléments, il devient bien plus compliqué de définir Freeze Corleone comme le monstre néo-nazi et négationniste incitant à la haine décrit par les médias, qui offrent une version -évidemment bien plus vendeuse- complètement noir/blanc de la polémique.


Afin de faire un point sur la situation et sur les aspects juridiques, on peut s’intéresser à ce qui est reproché à Freeze Corleone au sens pénal. Le contenu qui sera développé après est bien évidemment simplifié pour rester accessible. L’objectif est plus de présenter des éléments de réflexion sur la situation tout en la vulgarisant. On se penchera ainsi directement sur le négationnisme sans essayer d’aborder d’autres infractions pénales.


Pour cela, on peut regarder la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse. Si on résume très simplement les textes (Articles 24 bis qui fait également référence à l’article 23) : A partir du moment où un individu communique hors du contexte privé des propos qui nient, minorent ou banalisent un crime de génocide, crime contre l’humanité, réduction en esclavage ou crime de guerre, il risque 45 000 € d’amende et 1 an d’emprisonnement. Plus important encore, si on se base sur les articles 121-6 et 121-7 du code pénal, le simple fait d’avoir participé à ces actes est puni des mêmes peines, on parle de complicité. Si l’on procède à une analyse des faits, on peut effectivement se dire que les propos de notre Freeze national tombent sous le joug de la qualification de négationnisme. De ce fait, il encourt les peines mentionnées plus haut. Néanmoins, il ne faut pas s’arrêter simplement à ça. Si on considère que toute personne ayant apporté de l’aide à Freeze peut être considérée comme un complice, dans ce cas on peut inclure énormément de monde. Imaginez les beatmakers de chaque son concerné, l’ingé son, UMG, les plateformes de streaming, les réalisateurs et même certains auditeurs ayant forcé un peu. Si on appliquait les choses à la lettre sans regarder dans le détail, on en arriverait à faire tomber des dizaines de personnes et ça serait ridicule.


Pour appréhender la chose de manière plus réfléchie, on va rappeler dans un premier temps la suppression des morceaux de Freeze de certaines plateformes. C’est une tentative pour ces dernières de se dédouaner d’une complicité tout en entretenant leur image de marque. Le même principe peut s’appliquer à Universal ainsi qu’à Youtube. Si on se base simplement sur des éléments de droit, on peut en effet se dire que les plateformes reçoivent trop de contenu pour tout contrôler de A à Z. Cependant, Universal très probablement se décharger sur le label de Freeze en précisant que la responsabilité de contrôler ce qui se disait dans les morceaux avait été déléguée à ce dernier.


L’autre problème qui se pose, concernant le retrait des morceaux des plateformes, c’est que cela engendre une perte de revenus très importante pour l’artiste. On peut de ce fait se demander si Freeze n’aurait pas la possibilité d’attaquer les plateformes. Là, encore une fois, c’est compliqué. En fait, la majorité des plateformes ont des conditions générales d’utilisation dans lesquelles elles précisent que les contenus racistes, négationnistes et autres ne seront pas tolérés et pourront être retirés. Étant donné le fait que la musique de Freeze est distribuée sur ces plateformes, elles sont en droit de simplement utiliser les conditions générales d’utilisation comme justificatif. Il appartiendrait à Freeze et à son équipe de démontrer que le retrait n’était pas justifié. Si on rajoute le fait que ces plateformes sont à l’étranger et appliquent des clauses attributives de loi et de juridiction (elles choisissent dans les conditions générales quelle loi s’applique et devant quel tribunal régler un litige), on peut en tirer la conclusion que c’est probablement peine perdue à moins d’avoir de très gros moyens financiers. Et il est même possible que ça ne soit pas rentable pour Freeze de partir sur un long procès international potentiellement plus coûteux que ce qu’il pourrait rapporter.


Concernant les beatmakers, leur moyen de défense pourrait consister à dire qu’ils ont simplement vendu une prod à Freeze sans savoir ce qu’il en ferait. C’est assez compliqué à démontrer, d’autant plus que la majorité des beatmakers ont tendance à travailler en studio avec les artistes et à faire les arrangements sur certaines tracks. Il serait encore plus compliqué pour l’ingé son de démontrer qu’il n’a pas entendu les paroles des morceaux ou qu’il n’avait pas compris. Idem pour les réalisateurs. Fort heureusement, on peut se rassurer à leur égard pour plusieurs raisons. Déjà, il faut rappeler que l’univers de la production du rap est peu connu. Peu de chances que ceux qui attaquent Freeze pensent à attaquer toute son équipe dans la foulée. Ensuite, si on se base sur les polémiques de ce genre ayant déjà eu lieu, ce n’est encore jamais arrivé. Enfin, ce serait tout simplement stupide d’aller impliquer des centaines de personnes différentes dans cette affaire.


Concernant Freeze enfin, on peut se poser la question de ses moyens de défense. La qualification juridique semble solide. L’idée la plus exploitée et exploitable serait de présenter l’œuvre comme une caricature qui serait à dissocier de la pensée de l’auteur. La défense a été utilisée par Nick Conrad notamment par suite de la polémique autour de son morceau « Pendez les blancs », et elle avait réussi à lui permettre l’obtention d’une peine d’amende avec sursis pour provocation au crime en 2019. Orelsan avait eu la même chose pour injure et provocation à la violence envers les femmes en 2013 des suites de son morceau « Sale pute ». Même chose pour Youssoupha en 2011 pour son injure envers Eric Zemmour.


Si les articles de presse affichent « condamné », il faut bien comprendre que les peines ne sont majoritairement pas élevées et restent plus symboliques qu’autre chose. Cela pourrait néanmoins être différent pour Freeze dans la mesure où l’infraction de négationnisme semble plus sensible actuellement. Le côté hypermédiatisé et récent de la polémique rend toute visibilité sur l’avenir difficile, mais on peut penser que cela devrait se tasser et vraisemblablement tendre vers la même chose.


Là où cette polémique est également similaire aux précédentes, c’est sur le fait qu’elle remet en question la liberté d’expression dans le rap une nouvelle fois. De plus, c’est ici la présence publique de l’artiste qui est attaquée. Il ne s’agit pas d’une condamnation symbolique mais d’un retrait de son œuvre des plateformes, une forme de boycott systémique qui a des conséquences financières graves. On sait tous qu’un projet n’est pas gratuit, et certains rappeurs s’endettent parfois pour les financer, sous couvert de rembourser avec l’argent généré par le projet par la suite. Les indés s’en sortent souvent mieux puisqu’ils ne partagent pas leurs revenus et financent donc eux-mêmes en réinvestissant. La situation est grave pour Freeze, et pas uniquement parce qu’il risque d’être condamné. On pourrait en quelque sorte dire que l’hypermédiatisation de la polémique a eu comme conséquence de le « condamner » avant tout jugement. Vu que tout le monde veut se dédouaner de la polémique, les seuls à en subir les conséquences sont Freeze et son équipe.


On rappellera également que les réactions générales sont à deux vitesses. Des prises de position de Mehdi Maizi le démontrent régulièrement sur Twitter, ce qui renforce le sentiment d’injustice vécu par la communauté de Freeze Corleone. D’un côté, on reproche énormément à son œuvre. De l’autre, certains ne sont jamais inquiétés pour des propos racistes, discriminatoires et autres. Et forcément, cela exacerbe le débat sur les réseaux sociaux qui devient porté sur l’émotion et rend la polémique encore plus visible et, de ce fait, nuisible pour Freeze. Fort heureusement, on dirait que la participation de Myra Durden à TPMP a calmé les choses. De plus, l’opposition très forte autour de cette polémique a eu l’effet d’apporter également beaucoup de visibilité à Freeze. Entre ses détracteurs et ses défenseurs, cela a par ailleurs créé un engouement autour de lui chez sa communauté qui lui aura certainement été profitable.




En conclusion, il est évident que la polémique autour de Freeze Corleone n’a pas d’issue réellement prévisible au stade où nous en sommes. Il est d’autant plus dur d’émettre des prédictions du fait de l’ambivalence des propos du rappeur du point de vue juridique ; bien que certains propos soient condamnables, l’expression artistique a certainement son rôle à jouer dans la défense du rappeur. L’analyse de point de vue strictement juridique livrée ci-dessus ne couvre évidemment que l’aspect technique, le droit se détachant dans son exercice complétement de la morale, du juste et de l’injuste. Dans le traitement de cette affaire, dont l’enquête, rappelons-le, n’a pas encore abouti, il est crucial de se rappeler que le parquet de Paris bénéfice d’une totale indépendance pour mener à bout ses investigations. En d’autres termes, les condamnations des ministres et députés ayant pris position sur la polémique n’ont aucune valeur si ce n’est symbolique du fait de la séparation entre le pouvoir judicaire, législatif et exécutif. Il en va de même pour les différents médias ayant proclamé la culpabilité de l’artiste sans recherche préalables (Valérie Benaïm s’en étant d’ailleurs excusée ce lundi à la télévision) : leur impact se limite entièrement à l’opinion publique. Bien qu’ayant des répercussions sur l’économie de Freeze Corleone et de son équipe (boycott de certaines plateformes, annulation de concerts mais aussi publicité accrue pour le travail du rappeur), aucuns des éléments dont nous avons eu connaissance ces derniers jours n’a de poids quant au jugement de Freeze Corleone. De plus, le manque de profondeur, de nuance et de recherche dans l’analyse des textes du rappeur indique que la lecture faite par la LICRA des paroles de l’artiste est loin d’être forcément la bonne, et il faut souligner qu’une écrasante majorité des auditeurs du rappeur -les personnes étant le plus familières avec l’œuvre de ce dernier- prônent une interprétation radicalement différente de celle de l’association. On conclura donc en rappelant que, si l’on souhaite soutenir un artiste traversant une telle polémique, le meilleur moyen de la faire demeure d’écouter sa musique sur les plateformes de téléchargement et d’acheter son album.



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